Le cœur d’Adrien se serra. « Oui. Camille et Élise… mes filles. »
Le garçon baissa la tête. « Monsieur… ne pleurez pas. »
L’irritation se mêla à la douleur. « Tu ne comprends pas. Mes filles sont mortes. »
Le garçon releva les yeux. Une peur réelle y brillait.
« Monsieur… elles ne sont pas là. »
L’air se figea.
« Que dis-tu ? »
Il regarda autour de lui avant de murmurer :
« Monsieur… elles sont à la décharge. »
Le monde vacilla.
« Quoi ? »
« Elles sont vivantes. »
La brume sembla s’épaissir. Tout ce qui lui avait paru étrange — une tombe sans corps vu, un deuil sans certitude — prit soudain un sens terrible.
« Comment t’appelles-tu ? »
« Julien. »
« Julien… où sont-elles ? »
« À la décharge, monsieur. Je cherche de la nourriture là-bas la nuit. Il y a des mois… j’ai entendu deux bébés pleurer. Elles avaient des bracelets d’hôpital… avec les noms Camille et Élise. »
Adrien chancela.
« Je m’en occupe », ajouta Julien. « Je leur donne du pain, de l’eau… Elles se cachent. Elles ont peur des adultes. »
« Qui les a laissées ? »
« Je n’ai pas vu… mais une camionnette blanche est partie très vite cette nuit-là. J’ai entendu des rires. »
Les pièces du puzzle s’assemblèrent. L’incendie. Les incohérences. Le médecin inconnu. L’hôpital public d’un autre arrondissement mentionné dans le dossier.
« Emmène-moi. »
Ils quittèrent le cimetière. Les larges avenues élégantes laissèrent place à des ruelles délabrées. Adrien, en costume coûteux, suivait un enfant aux bottes trouées. Pour la première fois, il eut honte non de sa richesse, mais de son aveuglement.
Au bout de vingt minutes, Julien désigna une étendue grise, fumante : la décharge municipale aux abords de la ville. Une plaie à ciel ouvert.
L’odeur frappa Adrien comme un mur.
Un faible sanglot se fit entendre.
Julien souleva une bâche sale.
« Camille… Élise… c’est moi. »
Deux petits visages apparurent. Sales. Amaigris. Identiques.
Vivantes.
Adrien tomba à genoux. « Camille… Élise… »
Elles reculèrent derrière Julien.
« N’approchez pas encore », murmura le garçon. « Pour l’instant… je suis le seul adulte qui ne leur fait pas peur. »
Cette phrase fut un coup de poignard.
Adrien resta immobile, pleurant en silence. Il se fit une promesse : il les sortirait de là. Et il découvrirait qui avait osé les effacer du monde.
Cette nuit-là, il ouvrit son coffre-fort. Le dossier :