Le jour où la 13e nounou traversa le hall du domaine Delcourt en courant, les larmes au bord des yeux et une chaussure à la main, tout le personnel comprit que personne ne tiendrait jamais avec les triplés. Dans cette propriété immense aux portes de Paris, avec ses colonnes de pierre claire, ses baies vitrées parfaites et son escalier en marbre qu’on cirait comme dans un hôtel de luxe, il n’y avait qu’une seule chose qu’aucune fortune ne parvenait à dompter : Arthur, Adam et Apolline, 6 ans, 3 enfants magnifiques, nés le même jour, devenus la terreur de tous ceux qu’on payait pour s’occuper d’eux.
En 5 mois, Raphaël Delcourt, patron d’un puissant groupe énergétique, avait déjà épuisé 12 nounous. L’une avait claqué la porte après qu’Arthur eut vidé du sirop de grenadine dans son sac. Une autre avait juré qu’on ne la reverrait jamais “dans cette maison de fous”. Une 3e avait demandé à être raccompagnée par le chauffeur au bout de 4 heures à peine. Les triplés hurlaient, mentaient, se battaient, grimpaient sur les meubles, jetaient les assiettes, déchiraient les rideaux, testaient toutes les limites, puis s’acharnaient sur la personne qui osait leur en poser. Leur mère était morte en les mettant au monde, et depuis 6 ans, malgré l’argent, les médecins, les psychologues, les éducateurs et les jouets les plus chers de France, rien n’avait réussi à transformer ce vacarme en enfance normale.
Raphaël, lui, savait gérer des conseils d’administration, des ministres, des négociations brutales et des investissements à 9 chiffres. Mais face à 3 enfants qui le regardaient avec des yeux pleins de colère et de manque, il se retrouvait chaque soir plus impuissant qu’un homme ruiné. Il partait tôt, rentrait tard, compensait avec des cadeaux, des écrans, des séjours au bord du lac d’Annecy, des anniversaires gigantesques. Rien n’y faisait. Les enfants ne semblaient obéir à personne, et surtout pas à lui. Dès qu’il élevait la voix, ils devenaient pires. Dès qu’il cédait, ils comprenaient qu’ils avaient gagné.
Le lundi où Mariama Diop arriva, personne ne lui souhaita la bienvenue. Même la gouvernante, Mme Lefèvre, une femme sèche qui connaissait la maison depuis 18 ans, avait perdu l’habitude d’espérer. Mariama avait 32 ans, la peau sombre, un visage calme, de grands yeux qui semblaient avoir déjà trop vu, et un sac en nylon usé serré contre elle. Elle portait un manteau simple, des chaussures fatiguées, et cette dignité silencieuse qu’ont parfois les gens écrasés par la vie mais pas encore cassés. Veuve depuis 2 ans, elle habitait à Saint-Denis dans un 2 pièces étroit, et elle n’était pas venue là pour un rêve de carrière. Elle était venue parce que sa fille, Inès, 8 ans, était hospitalisée à Necker pour une malformation cardiaque qui exigeait une opération coûteuse, des traitements, des déplacements, des absences, tout ce qu’un salaire ordinaire ne permettait plus de porter sans se noyer.
Mme Lefèvre lui tendit un uniforme repassé.
— La salle de jeux, dit-elle d’une voix lasse. Commencez par là. Vous comprendrez vite.
Mariama suivit le couloir, poussa la double porte, et reçut le chaos en plein visage. Il y avait des cubes partout, des feutres sans capuchon écrasés sur le tapis, du jus d’orange collé aux murs blancs, des coussins éventrés, un cheval en bois renversé, et au milieu de ce champ de bataille, les 3 enfants bondissaient sur le canapé comme si le salon leur appartenait plus que l’air qu’ils respiraient. Arthur lança une voiture miniature dans sa direction. Apolline croisa les bras.
— On ne veut pas de toi !
Adam, sans même la regarder, prit une boîte de céréales et la retourna sur la moquette crème.
La plupart des femmes auraient crié. Certaines auraient tenté de les raisonner. D’autres auraient menacé de sanctions. Mariama ne fit rien de tout cela. Elle posa son sac, resserra son foulard, attrapa une serpillière et commença à nettoyer le jus séché sur le parquet.
Les 3 enfants s’arrêtèrent net.
— Hé ! cria Arthur. T’es censée nous empêcher !
Mariama leva les yeux vers lui sans une once de nervosité.
— Les enfants ne s’arrêtent pas parce qu’on leur ordonne. Ils s’arrêtent quand ils comprennent que personne ne joue au jeu qu’ils ont inventé.
Puis elle se remit à frotter.