Quand j’ai vu ma femme enceinte de huit mois laver la vaisselle seule à dix heures du soir, j’ai appelé mes trois sœurs et j’ai dit quelque chose qui a plongé tout le monde dans un silence total.

Le silence dans le salon fut si profond que, pendant un instant, j’ai cru que personne n’avait compris ce que je venais de dire.

Mes sœurs me regardaient comme si j’avais parlé dans une autre langue.

Ma mère fut la première à réagir.

— Qu’est-ce que tu dis, Julien ? demanda-t-elle lentement.

Sa voix n’était pas forte, mais elle avait ce ton qui, depuis mon enfance, me faisait toujours sentir que j’avais franchi une limite dangereuse.

Je pris une profonde inspiration.

Pour la première fois depuis des années, je ne baissai pas les yeux.

— J’ai dit que plus personne ne traitera Camille comme si elle était la servante de cette famille.

Élise laissa échapper un petit rire incrédule.

— Oh, s’il te plaît… Julien, tu exagères.

Marion croisa les bras.

— Camille était juste en train de laver quelques assiettes. Depuis quand est-ce un problème ?

Sophie, l’aînée, me regarda avec cette expression sérieuse qu’elle utilisait toujours lorsqu’elle voulait mettre fin à une discussion.

— Nous avons toutes travaillé dans cette maison toute notre vie, dit-elle. Je ne vois pas pourquoi maintenant tout devrait tourner autour de ta femme.

Je sentis le sang me monter à la tête.

Mais cette fois, je ne reculai pas.

— Parce qu’elle est enceinte de huit mois, répondis-je. Et pendant qu’elle est debout dans la cuisine… vous êtes ici assises comme si de rien n’était.

Personne ne parla.

Le silence remplit à nouveau la pièce.

Ma mère éteignit la télévision.

Ce petit geste rendit l’atmosphère encore plus tendue.

— Julien, dit-elle finalement, tes sœurs ont beaucoup fait pour toi toute ta vie.

— Je le sais.

— Alors tu devrais les respecter.

J’avalai ma salive.

— Les respecter ne veut pas dire permettre que ma femme porte tout sur ses épaules.

Sophie se leva du canapé.

— Maintenant nous sommes les méchantes de l’histoire ?

— Je n’ai pas dit ça.

— Mais c’est ce que tu insinues.

Marion intervint :

— Camille ne s’est jamais plainte.

Ces mots me frappèrent durement.

Parce que c’était vrai.

Camille ne se plaignait jamais.

Elle n’élevait jamais la voix.

Elle ne disait jamais qu’elle avait mal ou qu’elle était fatiguée.

Mais soudain, je compris quelque chose de très simple.

Le fait que quelqu’un ne se plaigne pas… ne signifie pas qu’il ne souffre pas.