À dix-huit ans, durant l’hiver 1878, Élise Martin fut mariée à un veuf avec trois enfants dans une région isolée du Massif central, en France.
À cette époque, dans les fermes reculées des montagnes, les décisions ne passaient pas toujours par le cœur des femmes… mais par la nécessité.
Le vent descendait entre les sapins comme une plainte ancienne. La neige recouvrait les chemins de terre, effaçant les traces comme si elle voulait aussi effacer les destins.
Élise se tenait sur le perron de la maison de son oncle Henri Martin, serrant contre sa poitrine le châle gris de sa mère. Elle ne pleurait pas. Depuis la mort de sa mère, six ans auparavant, elle avait appris que les larmes ne changent pas la direction d’une charrette.
À l’intérieur, près de l’âtre, l’accord se concluait.
— Elle est intacte, dit l’oncle sans gêne. Robuste. Elle sait travailler. Elle n’est pas fragile.
L’homme qui écoutait était grand, aux épaules solides, tenant son chapeau dans la main.
Jean-Baptiste Morel, fermier de trente-six ans, veuf depuis trois ans. Son regard gris n’était pas cruel… seulement fatigué.
Sur la table tomba une bourse remplie de pièces de francs en argent, accompagnée d’un document attestant la vente d’un jeune taureau de bonne race.
— Nous sommes quittes.
Élise ne protesta pas. À cette époque, on ne demandait pas l’avis des femmes ; on les déplaçait.
Elle monta dans la charrette sans se retourner. La neige commença à couvrir ses pas avant même que le cheval ne démarre, comme si le monde acceptait déjà qu’elle n’appartenait plus à cet endroit.
La ferme Le Chêne, près d’un petit village du Cantal, semblait suspendue dans un blanc infini. La maison résistait au vent avec une dignité fatiguée. Dans la grange, on voyait encore les outils que Marguerite, l’épouse défunte, rangeait autrefois avec soin.
Les enfants l’observaient depuis le couloir.