Lucie, trois ans, cachée derrière son frère Étienne.
Pierre, l’aîné, huit ans, les bras croisés et le regard durci par une perte trop grande pour son âge.
— Bonsoir, murmura Élise.
Pierre se détourna.
Ainsi commença sa nouvelle vie.
Les premiers jours furent une suite de maladresses.
Le poêle refusait d’obéir. La poêle brûlait les galettes. L’eau du puits coupait la peau des mains. Elle ne savait pas tresser les cheveux de Lucie ni calmer les pleurs nocturnes d’Étienne.
Mais elle ne renonça pas.
Et Jean-Baptiste… observait.
Il ne levait pas la voix. Il ne donnait pas d’éloges. Pourtant, chaque matin apparaissait un petit mot près du foyer :
« Utilise du bois de chêne. Il brûle plus longtemps. »
« Étienne préfère la soupe de lentilles avec du thym. »
Et une fois, sous une assiette ébréchée :
« Tu n’as pas besoin de faire parfait. Ne renonce pas. »
Ces mots lui apportèrent plus de chaleur que le feu.
La nuit, si elle laissait la vaisselle sale, au matin elle était propre.
Si elle oubliait le bois, il apparaissait empilé.
Personne ne parlait de ces gestes.
La glace commençait à se fissurer sans bruit.
La maladie arriva comme arrivent les malheurs à la campagne : sans prévenir.
Lucie cessa de manger. La fièvre la brûlait. Dans son sommeil, elle appelait sa mère.
Élise n’hésita pas. Elle prépara des infusions de menthe. Elle changea les linges humides. Elle se glissa dans le lit avec l’enfant pour lui donner de la chaleur humaine. Trois nuits sans dormir. Trois nuits à inventer des prières que personne ne lui avait apprises.
À la troisième aube, Jean-Baptiste resta devant la chambre qui avait été celle de Marguerite. Il ne frappa pas. Il regarda simplement par la fenêtre embuée.
Il vit Élise chanter doucement, tenant sa fille comme si elle l’avait mise au monde.
Il baissa les yeux. Et il ne corrigea pas sa fille lorsque, à l’aube, Lucie murmura :
— Merci… maman Élise.
Ce mot n’était pas petit. C’était un tremblement de terre silencieux.
Quelques jours plus tard, Élise découvrit la tombe simple de Marguerite derrière la maison.
Elle ne rivalisait pas avec son souvenir. Elle le respectait.
Elle déposa des fleurs sauvages et murmura :
— Je ne viens pas prendre ta place. Je veux seulement que tes enfants ne soient plus jamais seuls.
Cette nuit-là, Pierre demanda à voix basse :
— Tu as bien écrit son nom ?
— Oui.
Le garçon hocha la tête. Ce n’était pas encore de l’affection. Mais ce n’était plus du rejet.