Je m’appelle Marc Delorme, j’ai 48 ans et cela fait 15 ans que je travaille comme agent de sécurité judiciaire au tribunal de Marseille.
J’ai tout vu : des meurtriers sans émotion, des voleurs repentants, des familles brisées.
Mon travail consiste à maintenir l’ordre, à être une statue de pierre : uniforme impeccable, visage sérieux, aucune émotion.
Mais rien, absolument rien, ne m’avait préparé à ce qui s’est passé ce mardi-là à 15 h 50.
C’était une journée ordinaire au tribunal correctionnel pour des affaires mineures.
Le juge Morel enchaînait les dossiers comme sur une chaîne de montage :
— « Coupable. »
— « Amende. »
— « Suivant. »
La routine habituelle.
Puis on a fait entrer l’accusé suivant : Jean-Pierre Laurent.
Un homme de 67 ans, maigre, les vêtements sales, avec ce regard d’épuisement infini que seuls ont ceux qui ont longtemps vécu dans la rue.
Il était menotté, la tête baissée.
L’accusation : vol de médicaments dans une pharmacie Monoprix.
Montant du vol : 82 euros.
Un petit vol misérable, triste.
Le procureur lut les charges avec ennui :
— « Votre Honneur, l’accusé a été filmé par les caméras de surveillance. Les preuves sont claires. Nous demandons une condamnation. »
Jean-Pierre ne dit rien.
Il hocha simplement la tête, honteux.
Le juge l’appela à la barre.
— « Monsieur Laurent, approchez. »
Jean-Pierre avança en traînant les pieds.
Je fis mon travail : je m’approchai de lui pour lui retirer les menottes, la procédure standard une fois qu’un accusé se tient devant le juge.
— « Je vais vous enlever les menottes », lui dis-je d’une voix basse et professionnelle.
Je pris ses poignets.
Je sentis ses os sous la peau fine.
Je tournai la clé.
Le métal fit clic et les menottes s’ouvrirent.
Jean-Pierre étendit légèrement le bras pour se soulager, et la manche de sa vieille chemise remonta de quelques centimètres.
Et c’est là que le temps s’arrêta.
Sur son biceps gauche, je vis un tatouage.
Il était décoloré. L’encre verte et noire s’était étalée avec les années.
Il devait avoir plus d’un demi-siècle.
Mais il était impossible de se tromper.
Un insigne d’unité militaire.
La 101e division aéroportée.
Les “Screaming Eagles”.
Et sous la tête de l’aigle, un numéro : 3/187.
Mon cœur s’arrêta une seconde.
Le bruit de la salle, la voix du juge, le bourdonnement de la climatisation… tout disparut.
Je ne voyais plus que ce numéro.